WANG BING








ENTRETIEN AVEC WANG BING

Dominique Païni et Diane Dufour


Extraits de l’entretien à retrouver dans son intégralité dans le livre édité à l’occasion de l’exposition Wang Bing, L‘œil qui marche.

     
Diane Dufour -

Ces personnages que tu choisis de filmer représentent le destin d’une famille, d’un hôpital, de la Chine en général… Comment se fait le passage de filmer quelqu’un à le rendre emblématique de quelque chose de bien plus grand que lui ?


Wang Bing - 

Quand je suis devant un groupe d’individus, même s’ils ne sont qu’une petite partie d’une population qui vit dans les mêmes conditions, en les observant d’aussi près, je ne peux m’empêcher de penser à tout ceux qu’ils représentent. J’essaie de filmer leur vraie vie, comme ils sont et comme je les regarde. Face à eux, j’essaie d’être le plus sincère possible. Comme ça, ces individus à l’écran évoqueront tous ceux qui vivent ou ont vécu la même chose.


DD -

Justement, tu filmes souvent seul avec une caméra placée à l’épaule ou sur le ventre et tu suis de très près les personnages, de dos, en collant à leurs pas. Est-ce un dispositif imposé par les conditions du tournage ou un parti pris de suggérer le corps qui filme en même temps que le corps filmé ?


WB -

Pendant le tournage, quand tu filmes tout seul, tu dois parfois suivre un personnage en filmant en continu, afin de montrer sa vie de la façon la plus vraie possible. Le personnage ne reste pas immobile, il bouge, il fait des choses. Tu ne peux que le suivre, tu n’as pas d’autre choix. Donc j’utilise toujours cette méthode de filmer en suivant le personnage de dos.


DD -

Adopter le pas et le rythme de celui qui est filmé, c’est un geste presque théorique, d’identification à la personne filmée. On n’est pas dans la logique documentaire du face à face…


WB -

Effectivement, cette méthode est un peu abstraite. Mais c’est ma façon de suivre la présence réelle d’un corps dans l’espace. Cette méthode montre fidèlement le temps et l’espace. Dans la constitution d’un film, beaucoup de types de montage sont possibles. J’ai choisi de filmer comme ça pour éviter le montage. Cela permet au public de voir que ces personnages ou histoires ne sont pas mis en scène. Les images sont plus justes, plus vraies.



[...]

DD -

L’exemple type de ça est l’homme sans nom, où il y a très peu de plans, je crois une soixantaine. Cela donne l’impression que le film est sculpté dans le temps. Le temps étendu des gestes contribue à rendre palpable la vie de cet homme mais donne paradoxalement une sensation abstraite d’irréalité…


WB -

J’ai conscience que ce sentiment d’irréalité ou d’abstraction peut apparaître face à ce temps long, et je pense que c’est lié au fait qu’on a l’habitude de voir des films pour regarder des histoires, mais dans ce cas-ci, je n’ai pas voulu raconter une histoire, mais montrer l’existence d’un corps dans le monde. Quand on regarde de près, longtemps et attentivement, on voit non seulement l’histoire, mais aussi un corps. Je vois qu’il vit, qu’il bouge, qu’il est en interaction permanente avec la terre, la nature et je trouve cela très beau. J’adore le voir assis par terre. J’adore de le voir marcher dans les champs. J’adore le voir marcher sac au dos. Le mouvement du corps m’attire plus que l’histoire elle-même.


DD -

Ces gestes infimes du quotidien sont-ils les symptômes d’un esprit de résistance, l’expression d’un caractère spécifique du peuple chinois ?


WB -

Effectivement. Car à travers le mouvement de leurs corps, s’exprime la réalité de leur survie, la vérité des existences dans cette société. En Chine, que ce soit la culture ou le cinéma, tout doit servir l’idéologie. Ces dernières années, je me suis imposé de m’éloigner de l’idéologie, de m’éloigner de leur façon de voir les choses.